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Nombreuses sont les communautés d'Orient qui se sont prêtées à l'incarnation du Christianisme
dans leurs différentes cultures : grecque, copte, araméenne, arménienne, etc., d'où les
différentes Eglises orientales, vénérables dans leur histoire et leur présent. Mais "l'Eglise
d'Orient" est le titre officiel que s'est donné l'Eglise dans l'ancien empire perse, elle qui
avait son siège dans la ville Séleucie-Ctrésiphon, près de l'actuelle Bagdad. C'est un titre
à connotation géographique : elle est l'Eglise de la région où se lève le soleil !
On ne saurait donner ici un résumé de son histoire mais seulement quelques lignes de force
qui ont suscité et animé cette Eglise pendant les vingt siècles de son existence glorieuse.
Je les présente ici à la lumière de leur rapport avec la Bonne Nouvelle du Christ.
L'Evangile a illuminé la Mésopotamie depuis les temps apostoliques avec le passage de Thomas vers
l'Inde et la prédication d'Addaï et Mari, deux des soixante-douze disciples du Seigneur. Déjà on
constate la présence, vers les années 70, d'une église construite à Séleucie ; vers les années 90
de notre ère, l'Eglise est bien établie à Arbèle, Adiabène, au Nord de l'actuel Iraq. Les
communautés grandissent, et, en réponse aux commandements du Seigneur en faveur de l'unité de ses
disciples, se réalise, au début du 4e siècle, l'unification hiérarchique, alors même que l'Eglise
est meurtrie par les persécutions persanes. Mais la vigueur que le martyre donne à l'Eglise la
pousse à l'évangélisation au-delà des frontières du pays, et la première pensée se tourne vers
l'Eglise Sœur, fille de Saint Thomas. Ainsi en 345 voit-on notre patriarche envoyer une grande
mission (70 familles en plus des prêtres) au Malabar : la semence ajoutée à celle de Saint Thomas
poussera et les ecclésiastiques (juridiques, liturgiques, etc.) s'affermiront jusqu'à la venue des
missionnaires latins portugais (16e siècle) qui traiteront les Malabars d'hérétiques et feront tout
pour les séparer de l'Eglise d'Orient. L'esprit missionnaire continuera à animer cette Eglise pour
porter partout en Orient l'Evangile et fonder les nouvelles communautés. A partir de 646, commence
l'épopée missionnaire en Chine, puis en Mongolie, etc. Cette Eglise unique arrivera par son initiative
purement religieuse, jusqu'en Mandchourie, à Soumatra et aux frontières du Japon à l'Est, jusqu'à
Chypre à l'Ouest et jusqu'au Yemen au Sud. Le catholicos-patriarche Thimotée 1er dit le Grand
(8e, 9e siècles) réorganisera son patriarcat à des dimensions immenses. Aux 12e et 13e
siècles, nous aurons plus de 200 diocèses et nous compterons la moitié de la Chrétienté en nombre
et en superficie...
L'Evangile est non seulement répandu et transmis, mais il est aussi l'Evangile médité et
expliqué, chanté et prié. Ainsi très tôt, commenceront les grandes écoles catéchétiques et
théologiques de même que les grands centres de production de littérature spirituelle et
liturgique. Souvent les deux institutions coïncident. Déjà au début du 3e siècle, commence
la première Ecole d'Edesse dont sera issu Saint Lucien martyre († 301), fondateur de la
prestigieuse école d'Antioche. Le 4e siècle verra naître la fameuse Ecole de Nisibe,
transférée ensuite à Edesse, qui aura comme illustre théologien et poète le grand Saint Ephrem.
Progressivement, les écoles théologiques s'étendront aux différents diocèses : Narsaï rouvrira
l'école de Nisibe, Mar Aba ouvrira celle de Ctésiphon, et d'autres écoles suivront presque
dans chaque diocèse en plus des écoles de grands monastères comme celle du couvent supérieur
près de Mossoul ou celle de Beith Abe au Nord de la même région. Les meilleurs auteurs, surtout
des 4e - 5e siècles, l'âge d'or de la littérature syriaque, avec Ephrem et Narsaï,
préféreront l'expression poétique, capable d'unir la vérité à la beauté, les deux étant
inséparables ! De là naîtra notre héritage liturgique qui fait l'admiration des spécialistes.
Cette quête de la vérité évangélique sera accompagnée d'une quête plus existentielle, celle de
vivre l'Evangile dans sa radicalité ! Le monachisme commencera dès le début du 4e siècle sous
une forme moins structurée, mais progressivement il unira le cénobitisme comme vie commune des
moines à la vie des reclus demeurant associés à leur monastère d'origine. De là verra le jour
une littérature spirituelle de premier ordre avec de grands noms tels que Sahdona, Isaac de
Ninive, Joseph Hazzaya, Yohannan de Dalyatha et autres. Les fidèles aussi chercheront près des
monastères le souffle dont ils ont besoin dans les soucis de la vie quotidienne. Les monastères,
situés près de leurs villes ou villages, leur rappelleront l'idéal évangélique, seront leur
lieu d'instruction et l'oasis spirituelle qui désaltérera leur soif de l'absolu et leur
rappellera leur vraie destinée, la vie céleste dont les moines sont le symbole et l'anticipation.
Cela poussera les jeunes à entrer massivement dans les monastères fondés par de grands noms,
comme Abraham de Kashkar, etc. Paradoxalement, au moment où l'Eglise d'Orient avait permis même
aux évêques de se marier (fin 5e siècle), un tiers des jeunes embrassait la vie évangélique !
Tout au long de son histoire, cette Eglise n'a cessé de témoigner de la Bonne Nouvelle. Le
témoignage du martyre l'a marquée dans le tréfonds ! Le sang du Sauveur l'a scellée de son
empreinte dans une alliance d'amour indéfectible et elle lui est restée fidèle malgré les
persécutions interminables qui progressivement l'ont réduite à peu de chose à partir du 14e
siècle avec l'extermination systématique entreprise en 1392 par le mongol Tamerlan, alors qu'un
siècle plus tôt notre patriarche lui-même, Yaballaha III, était un Mongol. Une autre raison de
l'affaiblissement de cette Eglise était le fait que le patriarcat était devenu héréditaire,
limité à la famille Abouna : le neveu du patriarche, naziréen avant sa naissance, succédait à
son oncle sur le siège du patriarcat.
Le 16e siècle verra notre Eglise exténuée, éparpillée, dominée par une famille censée appelée
providentiellement à diriger toute l'Eglise d'Orient, comme si la mort de cette institution était
inéluctable ! Refusant cette situation, 3 évêques ont envoyé au Pape un moine, supérieur du monastère
de Rabban Hormizd près d'Alcoch, pour qu'il soit consacré patriarche et pour établir la communion
avec Rome, communion jamais formellement rompue (1553). C'est Jean Soulaqa qui sera le martyre de
cette union. Contrairement aux autres tentatives de rapprochement avec Rome, cette union dure jusqu'à
nos jours dans l'Eglise Chaldéenne. A côté d'elle, nous avons actuellement l'Eglise Assyrienne séparée
de Rome, et l'Eglise Syro-Malabare qui, après beaucoup de vicissitudes, s'est éloignée des deux autres
Eglises.
Aujourd'hui, les deux Eglises, Assyrienne et Chaldéenne, comprennent fort bien l'impossibilité
de continuer une telle division. Les martyres communs jusqu'à la première guerre mondiale et
après, la tradition identique, la même Eglise historique, sont à la fois un stimulant et une
garantie de l'unité possible et à retrouver. Les malentendus dogmatiques étant dissipés avec la
Déclaration Christologique commune du Pape Jean-Paul II et de Mar Denkha IV Patriarche de
l'Eglise Assyrienne (11 novembre 1994), la voie est ouverte vers une véritable unité. Elle
commence déjà par certaines mesures pratiques, par exemple la coopération au niveau du service
religieux (dans les paroisses où il n'y a pas de prêtre de l'une des deux Eglises) et culturelle
(formation théologique et philosophique dans la faculté Babel à Bagdad), etc. Localement,
les relations sont plus intenses et les liens plus étroits. La 3e Eglise issue de l'Eglise
d'Orient, l'Eglise Malabar, est à l'avant-garde, et il est souhaitable qu'elle participe aux
démarches des 2 Sœurs qui se cherchent. Chaque Eglise gardera sûrement ses caractéristiques,
mais n'est-ce pas cela aussi une invitation à une unité dans la diversité légitime ? Dans les
5 continents, nos communautés sont porteuses de notre riche patrimoine et elles pourront donner
un témoignage identique dans la fidélité à la tradition et dans l'ouverture au renouveau,
indispensables conditions d'une vie digne dans l'authenticité et le progrès. Puisse cette
magnifique Eglise, unique dans son histoire et sa physionomie, recouvrer sa beauté et sa
vigueur, et reprendre la place qui lui revient dans la diffusion du Message du Rédempteur
pour le bien de tous les hommes et à la gloire du Père des lumières !
Mgr Petrus YOUSIF,
Professeur à l'Institut Catholique de Paris
et à l'Institut Pontifical Oriental de Rome
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